01 octobre 2008

Père et fils.

"Les duchés bas-rhénans sont donc placés sous l'autorité d'un commissaire impérial. Rodolphe choisit pour jouer ce rôle, son cousin germain préféré, le fils de Charles de Styrie, le frère de Charles d'Autriche, l'un des prétendants, l'archiduc Léopold Guillaume d'Autriche, évêque de Passau et de Strasbourg. Dans le même temps, la veuve de Johann Wilhelm, la duchesse Antoinette de Lorraine souhaite ardemment, en mémoire de son défunt époux, écarter tout prince protestant de la succession. Ainsi travaille-t-elle pour que l'Espagnol et l'archevêque-électeur de Cologne, Ernest de Bavière, s'impliquent dans la défense des intérêts catholiques. Vous constatez, votre altesse, à quel point une simple querelle de famille peut avoir de graves conséquences et ce dans l'Europe entière."

"Oui, effectivement, La Force, mais je ne vois pas très bien encore le rôle de la France dans le conflit qui se dessine, même si je suis certain de l'intérêt de mon père pour une affaire dans laquelle sont engagés de nombreux Habsbourg! Vous ne pourrez pas vous défilez, mon bon La Force: il va falloir que vous m'en disiez d'avantage! Mais avant toute chose..."

Louis se tourna alors vers Henry. Celui-ci montrait une mine réjouie quoique légèrement rubiconde, le vin servi durant le repas ayant été particulièrement goulayant.ingres-henriIV.jpg

"... Mon père, je vous prie de bien vouloir m'autoriser à m'absenter quelques temps avant de reprendre afin que je prenne mes dispositions pour faire prévenir Elbeuf et... Hubert, mes amis qui doivent m'attendre dans le jardin. Nous devions passer la journée ensemble et je leur avais dit que ça ne durerait pas. Puis-je, sire?"

"Hubert?... Qui est celui-là mon fils? Il me semble ne point le connaître!"

"Vous m'en voyez fort étonné, sire, puisqu'il s'est présenté à moi suite à votre recommandation et que vous lui aviez envoyé votre capitaine des gardes comme escorte!"

Un nuage d'inquiétude assombrit le visage de Louis. Il ne dura, heureusement, pas.

"Ah oui! Il s'agit de ce garçon vif et intelligent que je rencontrais tantôt. Il est né dans une région chère à mon coeur et sous la protection d'une bonne amie à moi. Son précepteur est un garçon d'une grande qualité et à l'érudition parfaite, Bruneau de Bagnols. Vous faites bien de le prendre comme ami. Il doit avoir votre âge. Il ne lui manque que le nom. Ca serait bien le diable, jarnicoton, si vous ne vous entendiez point comme larrons en foire. Faites mon fils. Faites les prévenir. La Force peut bien attendre quelques instants avant de nous instruire."

"Merci votre Majesté."

Louis retrouva son calme. Il aurait été fâché de devoir se séparer de ce nouveau compagnon qui lui avait plu dès les premiers abords. Il fila donner ses instructions à un valet de pied.

Monsieur de Sully profita de ce nouvel interlude pour murmurer à Henry:

"Puis-je vous entretenir en particulier d'une affaire de la plus haute importance?"

Henry fut agacé par ce malotru qui venait lui briser un moment de plénitude royale. Mais comme il s'agissait de son plus proche conseiller, il se contenta de bougonner et l'écouta distraitement.

...

26 septembre 2008

Disgression.

La tape amicale de monsieur Bruneau sur son épaule, sortit Hubert de sa torpeur. Il tenta maladroitement de masquer son désarroi lorsqu'il constata que, n'ayant pas eu le temps d'aller plus loin, il s'était mouiller les chausses.

En fait de coup de foudre, il n'entendit rien, que les battements lancinants de son coeur! Il en était sourd.

"Qui, ... qui est-elle?"

Sans répondre monsieur Bruneau lui montra l'humidité du sol

"Ne me dites surtout pas ce qu'il vous est arrivé! Où restiez-vous mon jeune élève? Monsieur d'Elbeuf et moi vous avons cherché plusieurs minutes! Il serait dommage que vous ratiez le plus intéressant. Venez."

Hubert le suivit nonchalamment. Il ne releva pas que son précepteur s'était pris au jeu de l'écoute discrète.

Lorsqu'ils revinrent dans la salle, monsieur de Guise-Lorraine avait fait monter, sans qu'ils sachent trop comment, une table des fauteuils et un repas frugal, froid mais apétissant. Il attaquait une cuisse de poule et leur fit signe de se joindre à lui.

En bas, La Porte avait repris depuis quelques instants mais ils n'avaient rien raté.

rodolphe-arcimboldo.jpg"Devant cet imbroglio politique, l'empereur Rodolphe prononça le séquestre des duchés, prétextant qu'il était juge et souverain de ces fiefs. Il voulait surtout raffermir son autorité durement mise à mal en Bohême par ces mêmes protestants qui réclament Clèves et Juliers."

"Comment ça?... Est-ce hors de propos que de vous demander un éclaircissement sur ce point?"

La Force avant de répondre à la sollicitation du Dauphin, se tourna vers le roi. Celui-ci n'en revenait pas que son fils, d'habitude peu enclin à la politique, demanda des précisions. Il opina de la tête.

Mais le narrateur dût patienter le temps que les serviteurs installent de quoi se restaurer à même la table. Il fronça les sourcils afin d'exprimer son mécontentement devant leur lenteur.

Ils sortirent.

"En préambule, en ce qui concerne cette affaire, il faut que je vous dise que l'Empereur Rodolphe est réputé faible d'esprit, comme de nombreux Habsbourg d'ailleurs! Il s'entoure des meilleurs médecins qui le soigne avec des plantes et des remèdes mystérieux qu'ils sortent dont ne sait quel grimoire. Leur efficacité semble douteuse puisque sa maladie mentale le travaille toujours. Pour cette raison, une grande partie de son empire se trouve, à sa demande, sous l'autorité de son frère Matthias. Ce dernier est, en effet, roi du Vorlande, vaste domaine qui comprend, notamment le duché du Tyrol et la principauté du Vorarlberg en Autriche. Outre ce "second roi", Rodolphe II doit faire face à une instabilité croissante au sein même de l'Empire comme à ces frontières."

Comme il débordait très largement de son sujet de départ, La Force soupçonna un certain ennui de son auditoire. Contre toute attente, il n'en était rien, tous se languissaient de la suite, suspendus à ses lèvres. Nos trois amis avaient rapproché leur table de la cheminée. Hubert s'était, lui, assis à même le sol, un paté en croûte sur les genoux afin qu'aucun détail ne lui échappe.

Rassuré, La Force reprit:

"Il faut dire qu'il s'est proclamé résolument pour la Contre-Réforme et s'est donc attiré l'animosité de nombre de ses vassaux protestants. En Hongrie, la révolte l'a obligé à donner encore plus de prérogatives à son frère qui signa d'ailleurs un traité de paix défavorable aux Habsbourg. La Roumélie ottomane et la Turquie musulmane sont aussi agitées. Alliées à certains protestants, elles menacent, toutes deux, l'intérieur même de l'empire, ce qui a contraint, récemment, Rodolphe à céder à Matthias, beaucoup plus compétent que lui, l'Autriche, la Moravie et la Hongrie. Son empire décline, aussi, tente-t-il de conserver ce qu'il en reste en faisant des concessions aux réformés de Bohême. Ceux-ci ne furent pas dupes du "Majestät" qui leur accordait une certaine liberté de culte. Là encore, je pense qu'un jour prochain, Rodolphe sera forcé de "céder" la Bohême à Matthias peut-être même abdiquera-t-il en sa faveur? Rien n'est impossible. Il n'aura sans doute plus d'autre solution."

"Comprenez-vous maintenant pourquoi les duchés bas-rhénans l'intéressent-ils tant? Ils lui premettraient de retrouver un peu de sa superbe et d'affliger un revers à son frère, devenu plus puissant que lui." 

"Effectivement, je vois maintenant la situation délicate dans laquelle l'Empereur Rodolphe se trouve. Veuillez reprendre, je vous prie, le récit sur Clèves et Juliers."

"Avec grand plaisir, votre altesse!"

Mais l'irruption de Marie, l'épouse du roi, l'en empêcha. Cette tornade emporta les dernières résistances de La Force qui s'assit en bougonnant. Henry non plus ne paraissait pas très heureux de voir ainsi débarquer sa furie de femme. Il savait ce qu'elle venait faire et qui lui avait demandé d'interrompre son conseil: elle allait lui demander pour la millième fois de la faire Reine, envoyée qu'elle était par Conchine et sa naine.

Il était fatigué. Qu'elle lui demandât ce qu'elle voulait et qu'elle partît vite. C'était tout ce qu'il souhaitait, dût-il accepter!

"Monsieur mon époux, je profite de vous trouver là pour vous supplier de me couronner Reine au plus tôt. De quoi ai-je l'air je vous le demande? Moi qui suis déjà bafouée par toute vos maîtresses, certaines s'étant prises à rêver d'être votre épouse et ces morveux de bâtards qui courent jusque dans mon jardin..."

"Bien ma mie, vos désirs seront des ordres..."

Deux personnes eurent alors un rictus: la Médicis qui triomphait et monsieur de Béthune qui pestait.

...

 

 

22 septembre 2008

Conflit d'héritage.

"Sire, afin que vous compreniez bien la situation je vais faire un court retour dans l'histoire. 1356 est l'année de la fondation du Duché de Juliers. A la suite d'une alliance, en 1423, lui est rattaché le Duché de Berg. Nous arrivons ensuite en 1511, date à laquelle Jean III, duc de Clèves et Comte de Ravensberg et de Mark en prend possession. La succession se passe sans problème jusque très récemment. En effet, en 1592, son fils, le duc régnant Wilhelm de Clèves meurt. Son dernier fils, Johann Wilhelm, Jean Guillaume en français, lui succède. Il est mort l'année dernière sans enfant. Il ne reste que ses quatre soeurs. L'héritière officielle, l'aînée des quatre filles , est décédée. Alors, la situation économique et géographique des duchés bas-rhénans étant florissante, les candidats à la succession se bousculent."

La Force fit une pause pour voir si l'auditoire suivait bien le fil de son exposé. Louis semblait bien plus attentionné qu'à l'habitude. Il fit une remarque au narrateur qui fit pouffer son père:

"Poursuivez donc, La Force, ne me faites pas tant languir."

"Que votre majesté me pardonne! ... Laissez-moi vous présenter ceux qui briguent l'autorité à Juliers et Clèves. En premier lieu citons, l'Electeur de Saxe, Christian II et les descendants du duc Ernest qui remontent à l'expectative de 1483 leur accordant le duché de Juliers. Ensuite viennent les quatre soeurs de Johann Wilhelm par l'intermédiaire de leur famille respective. Tout d'abord, le Duc Jean Casimir, comte palatin des Deux-Ponts - Zweibrücken en allemand - et de Kleeburg qui revendique les duchés en tant que fils de Magdelaine, troisième soeur du défunt et de feu Jean de Wittelsbach. Arrive ensuite, Charles d'Autriche, marquis de Burgow, cousin germain de l'Empereur Rodolphe, évêque séculier de Breslau, Prince-évêque de Brixen et surtout époux de Sibyle, quatrième soeur du défunt. Ceux-ci sont les moins probables. Passons, si vous le voulez-bien, aux deux principaux..."

A la grande satisfaction d'Henry, Louis interrompit le discours pour se faire préciser les choses.

"Les autres je ne sais pas mais ce dernier, Charles d'Autriche, je suis certain qu'il s'agit d'un Habsbourg non? Mon père, ne serait-ce pas cette famille qui dirige la moitié de l'Europe dont l'Espagne, fervente catholique et ennemi de la France?" 

Afin de ne pas montrer sa joie, Henry le grand laissa La Force répondre.

"La clairvoyance de votre majesté n'a d'égale que sa connaissance de la politique étrangère: Charles de Habsbourg, est archiduc d'Autriche et bien membre de cette famille onnie par sa majesté votre père, issu de la grande famille des Bourbon et ennemi traditionnel des Habsbourg... Mais parlons des deux candidats à la succession les plus importants, j'ai nommé Johann Sigismund de Hohenzollern et Phillip Ludwig, frère aîné de Jean des Deux Ponts et, par conséquent, l'oncle de Jean Casimir..."

Louis, désireux de briller devant son père chéri, intervînt une nouvelle fois, fort à propos.Johann_Sigismund.jpg

"Le premier, ce Hohenzollern, ne serait-il pas de la Réforme?"

"Si en effet!" lui répondit monsieur de Béthune qui prenait des notes.

...