26 septembre 2008

Disgression.

La tape amicale de monsieur Bruneau sur son épaule, sortit Hubert de sa torpeur. Il tenta maladroitement de masquer son désarroi lorsqu'il constata que, n'ayant pas eu le temps d'aller plus loin, il s'était mouiller les chausses.

En fait de coup de foudre, il n'entendit rien, que les battements lancinants de son coeur! Il en était sourd.

"Qui, ... qui est-elle?"

Sans répondre monsieur Bruneau lui montra l'humidité du sol

"Ne me dites surtout pas ce qu'il vous est arrivé! Où restiez-vous mon jeune élève? Monsieur d'Elbeuf et moi vous avons cherché plusieurs minutes! Il serait dommage que vous ratiez le plus intéressant. Venez."

Hubert le suivit nonchalamment. Il ne releva pas que son précepteur s'était pris au jeu de l'écoute discrète.

Lorsqu'ils revinrent dans la salle, monsieur de Guise-Lorraine avait fait monter, sans qu'ils sachent trop comment, une table des fauteuils et un repas frugal, froid mais apétissant. Il attaquait une cuisse de poule et leur fit signe de se joindre à lui.

En bas, La Porte avait repris depuis quelques instants mais ils n'avaient rien raté.

rodolphe-arcimboldo.jpg"Devant cet imbroglio politique, l'empereur Rodolphe prononça le séquestre des duchés, prétextant qu'il était juge et souverain de ces fiefs. Il voulait surtout raffermir son autorité durement mise à mal en Bohême par ces mêmes protestants qui réclament Clèves et Juliers."

"Comment ça?... Est-ce hors de propos que de vous demander un éclaircissement sur ce point?"

La Force avant de répondre à la sollicitation du Dauphin, se tourna vers le roi. Celui-ci n'en revenait pas que son fils, d'habitude peu enclin à la politique, demanda des précisions. Il opina de la tête.

Mais le narrateur dût patienter le temps que les serviteurs installent de quoi se restaurer à même la table. Il fronça les sourcils afin d'exprimer son mécontentement devant leur lenteur.

Ils sortirent.

"En préambule, en ce qui concerne cette affaire, il faut que je vous dise que l'Empereur Rodolphe est réputé faible d'esprit, comme de nombreux Habsbourg d'ailleurs! Il s'entoure des meilleurs médecins qui le soigne avec des plantes et des remèdes mystérieux qu'ils sortent dont ne sait quel grimoire. Leur efficacité semble douteuse puisque sa maladie mentale le travaille toujours. Pour cette raison, une grande partie de son empire se trouve, à sa demande, sous l'autorité de son frère Matthias. Ce dernier est, en effet, roi du Vorlande, vaste domaine qui comprend, notamment le duché du Tyrol et la principauté du Vorarlberg en Autriche. Outre ce "second roi", Rodolphe II doit faire face à une instabilité croissante au sein même de l'Empire comme à ces frontières."

Comme il débordait très largement de son sujet de départ, La Force soupçonna un certain ennui de son auditoire. Contre toute attente, il n'en était rien, tous se languissaient de la suite, suspendus à ses lèvres. Nos trois amis avaient rapproché leur table de la cheminée. Hubert s'était, lui, assis à même le sol, un paté en croûte sur les genoux afin qu'aucun détail ne lui échappe.

Rassuré, La Force reprit:

"Il faut dire qu'il s'est proclamé résolument pour la Contre-Réforme et s'est donc attiré l'animosité de nombre de ses vassaux protestants. En Hongrie, la révolte l'a obligé à donner encore plus de prérogatives à son frère qui signa d'ailleurs un traité de paix défavorable aux Habsbourg. La Roumélie ottomane et la Turquie musulmane sont aussi agitées. Alliées à certains protestants, elles menacent, toutes deux, l'intérieur même de l'empire, ce qui a contraint, récemment, Rodolphe à céder à Matthias, beaucoup plus compétent que lui, l'Autriche, la Moravie et la Hongrie. Son empire décline, aussi, tente-t-il de conserver ce qu'il en reste en faisant des concessions aux réformés de Bohême. Ceux-ci ne furent pas dupes du "Majestät" qui leur accordait une certaine liberté de culte. Là encore, je pense qu'un jour prochain, Rodolphe sera forcé de "céder" la Bohême à Matthias peut-être même abdiquera-t-il en sa faveur? Rien n'est impossible. Il n'aura sans doute plus d'autre solution."

"Comprenez-vous maintenant pourquoi les duchés bas-rhénans l'intéressent-ils tant? Ils lui premettraient de retrouver un peu de sa superbe et d'affliger un revers à son frère, devenu plus puissant que lui." 

"Effectivement, je vois maintenant la situation délicate dans laquelle l'Empereur Rodolphe se trouve. Veuillez reprendre, je vous prie, le récit sur Clèves et Juliers."

"Avec grand plaisir, votre altesse!"

Mais l'irruption de Marie, l'épouse du roi, l'en empêcha. Cette tornade emporta les dernières résistances de La Force qui s'assit en bougonnant. Henry non plus ne paraissait pas très heureux de voir ainsi débarquer sa furie de femme. Il savait ce qu'elle venait faire et qui lui avait demandé d'interrompre son conseil: elle allait lui demander pour la millième fois de la faire Reine, envoyée qu'elle était par Conchine et sa naine.

Il était fatigué. Qu'elle lui demandât ce qu'elle voulait et qu'elle partît vite. C'était tout ce qu'il souhaitait, dût-il accepter!

"Monsieur mon époux, je profite de vous trouver là pour vous supplier de me couronner Reine au plus tôt. De quoi ai-je l'air je vous le demande? Moi qui suis déjà bafouée par toute vos maîtresses, certaines s'étant prises à rêver d'être votre épouse et ces morveux de bâtards qui courent jusque dans mon jardin..."

"Bien ma mie, vos désirs seront des ordres..."

Deux personnes eurent alors un rictus: la Médicis qui triomphait et monsieur de Béthune qui pestait.

...